Introduction
Kim Marteau est docteure en psychopathologie et psychanalyse. Elle est notamment l’auteure de l’ouvrage “Croyance et désir en politique – psychanalyse du messianisme”.
Dès le début de sa conférence, Kim Marteau souligne la difficulté – voire l’impossibilité – de donner une définition close du messianisme juif. Le flou n’est pas accidentel : il est constitutif du concept.
Contrairement aux autres monothéismes, le judaïsme ne propose pas de définition univoque du Messie ou du messianisme.
En s’appuyant sur l’historien de la mystique juive Moshe Idel, elle retient une définition large : le messianisme désigne les idées, les conceptions et les figures liées à des situations de rédemption, présentes ou à venir, collectives ou personnelles.
Trois éléments sont essentiels :
- La primauté du messianique sur le Messie : dans le judaïsme, l’accent porte davantage sur la fonction que sur la personne. Le Messie n’est pas hyper-personnalisé comme dans le christianisme.
- La temporalité du présent : le messianisme juif est une tension vers l’« aujourd’hui ». Le célèbre Midrash où le Messie répond « Aujourd’hui » à la question de sa venue montre que l’attente est conditionnelle : « Aujourd’hui, si vous écoutiez ma voix ».
- La dimension collective et personnelle : la rédemption concerne à la fois l’histoire d’Israël et la transformation intérieure du sujet.
Le messianisme apparaît ainsi comme une dynamique ouverte, structurée par le manque et le désir.
La naissance du messianisme dans la catastrophe
Le messianisme est absent du Pantateuque. Le messianisme émerge véritablement avec les Prophètes, dans un contexte de destruction et d’exil. Autrement dit, il naît du trauma historique.
Au IIe siècle, Shimon Bar Kokhba mène une révolte contre l’Empire romain et il est reconnu comme Messie par le grand sage Rabbi Akiva. Il incarne un messianisme actif, politique et militaire : le Messie est un chef de guerre qui restaure la souveraineté nationale.
L’échec sanglant de cette révolte marque profondément la tradition rabbinique. Il entraîne une méfiance durable à l’égard des tentatives politiques de rédemption.
Une tension fondamentale se cristallise alors entre :
- Messianisme passif où seule l’intervention divine peut inaugurer la rédemption.
- Messianisme actif où l’homme doit agir pour créer les conditions de la délivrance. L’homme devient l’agent de la rédemption jusqu’à parfois pouvoir se passer de Messie.
Cette opposition traverse toute l’histoire juive. Elle met en jeu la responsabilité humaine face à l’histoire.
Cependant, actif ou quiétiste, le messianisme juif a une définition avant tout politique.
Maïmonide : rationaliser l’espérance
Au XIIe siècle, Maïmonide cherche à désamorcer les dérives catastrophiques du messianisme. Il propose une vision rationalisée : la différence entre les temps présents et les temps messianiques réside uniquement dans la fin de la domination politique étrangère.
Le Messie n’est pas un thaumaturge. Il est un roi qui rétablit la souveraineté d’Israël et permet l’étude de la Torah dans la paix.
Ainsi, Maïmonide tente d’intégrer le messianisme dans une continuité historique plutôt que dans une rupture apocalyptique. Mais cette stabilisation demeure fragile face aux nouveaux traumatismes.
Mystique, catastrophe et faux messies
L’expulsion des Juifs d’Espagne en 1492 provoque une onde de choc comparable, selon le philosophe David Banon, à celle de la Shoah. Ce traumatisme réactive une intense fièvre messianique.
La tradition distingue deux figures du Messie :
- Le Messie fils de Joseph : figure politique et guerrière, destinée à mourir.
- Le Messie fils de David : figure royale et restauratrice, qui achève la rédemption.
Cette dualité introduit l’idée que la violence et l’échec font partie du processus messianique. Le danger apparaît lorsque le deuil du Messie tragique devient impossible.
La Kabbale lourianique : réparer le monde
Au XVIe siècle, la mystique de Isaac Louria à Safed transforme radicalement la perspective.
Deux concepts centraux :
- Tsimtsum : Dieu se retire pour laisser place à la création.
- Brisure des vases (Shevirat ha-Kelim) : catastrophe cosmique durant l’acte de de création du monde. Les réceptacles de la lumière divine éclatent, les étincelles tombent dans les mondes inférieurs et se retrouvent enfermées dans les écorces du mal (kélipot).
La tâche humaine devient alors cosmique : il faut réparer ou restaurer l’ordre initial du monde (Tikkun Olam) en libérant ces étincelles. La rédemption cosmique qui jusque là était la tâche exclusive du Messie, devient en partie l’affaire des hommes.
L’histoire prend un sens nouveau : elle devient le théâtre d’une responsabilité humaine dans la rédemption. La Kabbale lourianique va ainsi transformer le messianisme en une « force politique très puissante » (Gershom Scholem).
Sabbataï Tsevi et Jacob Frank : la rédemption par la transgression
Porté par Nathan de Gaza, Sabbataï Tsevi développe au XVIIe siècle une théologie paradoxale la transgression devient l’outil privilégié de la rédemption.Il faut descendre dans les mondes inférieurs pour libérer les étincelles divines des écorces du Mal. Et pour se faire, il ne faut pas hésiter à emprunter l’uniforme du Mal.
L’annonce de l’arrivée du Messie provoque un véritable engouement parmi les communautés juives dispersées.
Lorsque Sabbataï Tsevi se convertit à l’islam en 1666, la majorité des juifs se détournent de l’illusion, mais ses partisans interprètent cet acte comme une étape mystique nécessaire.
Jacob Frank radicalise cette logique au XVIIIe siècle. Il prône un nihilisme destructeur et encourage la conversion stratégique au christianisme pour miner les sociétés de l’intérieur. Avec le sabbato-frankisme, les révolutions vont devenir un lieu d’accomplissement historique privilégié.
Ces mouvements, bien que condamnés, ouvrent paradoxalement le judaïsme à la modernité, préparant les mutations ultérieures.
Sécularisation et sionisme
au début du XXe siècle, l’échec de l’assimilation et la montée de l’antisémitisme ravivent le désir politique.
Le sionisme laïc redonne forme au messianisme actif. Theodore Herzl fournit une traduction politique moderne de l’espérance.
Si le sionisme est d’abord violemment rejeté par la communauté rabbinique orthodoxe, certains membres des autorités religieuses comme Rav Kook propose une synthèse audacieuse : les sionistes laïques, même socialistes et anti-religieux, participeraient inconsciemment au plan divin. Le politique devient un instrument de rédemption.
Le messianisme n’est alors plus seulement attente, mais action historique.
Le tournant éthique au XXe siècle
Des penseurs comme Walter Benjamin, Franz Rosenzweig, Emmanuel Levinas ou Jacques Derrida déplacent la question.
Le messianisme n’est plus un programme politique, ni une prophétie historique. Il devient une posture éthique.
Chez Benjamin, chaque seconde est une « porte étroite » par laquelle peut passer le Messie. Il ne s’agit pas d’attendre un événement futur, mais d’habiter le présent avec une exigence absolue de justice.
Chez Derrida, la promesse messianique devient une « injonction qui commande de s’engager sans attendre » et ce, sans garantie de réussite.
Le messianisme est ainsi une « faible force », fragile mais irréductible, qui empêche l’histoire de se refermer sur elle-même.
Conclusion
Le messianisme juif n’est ni une doctrine figée ni une simple attente eschatologique. Il est :
- une tension entre action et attente ;
- une réponse au trauma historique ;
- une oscillation entre politique et mystique ; responsabilité et passivité ;
- une éthique du présent.
Il naît dans la catastrophe, se transforme au fil des exils, s’exacerbe dans les crises, se rationalise, se mysticise, se sécularise, puis se reconfigure comme exigence morale.
Fondamentalement, il ne promet pas la fin du monde : il empêche le monde de se croire achevé.
Le Messie, dans cette perspective, est peut-être moins celui qui vient que ce qui maintient vivant le désir d’un monde autre.


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