Résumé de la conférence de Dominique Vibrac
au Cercle Ernest Renan le 15 janvier 2026
L’Église catholique face à la crise moderniste: le drame d’une rupture épistémologique
Introduction
Dominique Vibrac est docteur en philosophie et historien. Il est le passé président du Cercle Ernest Renan. Sa conférence présente la crise moderniste non comme un simple épisode conflictuel de l’histoire de l’Église catholique au tournant des XIXᵉ et XXᵉ siècles, mais comme une véritable rupture dans la manière même de penser la vérité. Cet événement, qui constitue une rupture épistémologique majeure, met en cause les fondements de la connaissance théologique. L’enjeu dépasse largement la condamnation de certaines thèses ou auteurs : il s’agit d’un changement du régime de vérité, d’un bouleversement du rapport entre foi, raison, histoire et science.
Le modernisme apparaît ainsi moins comme une hérésie ponctuelle que comme l’introduction, au cœur de la théologie, de catégories issues de la philosophie moderne, incompatibles avec la conception chrétienne traditionnelle du savoir.
La crise moderniste révèle ainsi une tension fondamentale entre deux conceptions incompatibles du savoir religieux : l’une, traditionnelle, fondée sur une épistémologie réaliste et métaphysique, l’autre, moderne, héritée de Kant, du positivisme et de l’historicisme, fondée sur l’immanence du sujet et la relativisation du vrai.
Le modernisme : un phénomène intellectuel global
Dominique Vibrac insiste sur le fait que le modernisme n’est pas une doctrine unifiée, mais une constellation de démarches convergentes. Il regroupe des auteurs et des approches diverses, mais avec une même orientation intellectuelle : la soumission de la foi aux méthodes et aux présupposés de la pensée moderne.
Cette dernière se caractérise notamment par la critique de la métaphysique, la primauté accordée à l’histoire et à l’expérience subjective, ainsi que par la méfiance envers toute vérité conçue comme stable et universelle.
On y retrouve la critique historico-critique appliquée aux Écritures, la réduction de la foi à l’expérience religieuse, la subordination du dogme à l’évolution de la conscience humaine, l’influence du scientisme et du positivisme.
Dès la fin du XIXᵉ siècle, la théologie chrétienne se trouve confrontée à un ensemble de découvertes qui ébranlent profondément ses catégories traditionnelles. L’exégèse historico-critique, la philologie sémitique, l’archéologie du Proche-Orient ancien, puis la critique des formes et des sources mettent en évidence plusieurs faits convergents la pluralité irréductible des traditions bibliques, l’écart de régime entre les langues sémitiques et les catégories grecques, le caractère relationnel, adressé et fiduciel de notions comme ‘emeth et ’emunah, l’impossibilité de lire les récits bibliques comme des énoncés vrais au sens grec, plus profondément, la différence de régime entre la fidélité hébraïque et la vérité comme manifestation. Ces résultats rendent impossible toute naïveté lexicale. Il devient clair que le mot grec alètheia, traduit par « vérité », ne correspond pas spontanément au régime de sens dans lequel s’inscrivent les textes bibliques. La théologie ne peut plus supposer que ses catégories soient intemporelles. Pourtant, si ces découvertes transforment profondément les lectures, elles ne modifient pas le cadre conceptuel dans lequel la théologie continue à se dire. Le vocabulaire se déplace, les registres se diversifient, mais le mot « vérité » demeure maintenu dans son régime de sens : on en multiplie les adjectifs sans en interroger la grammaire. La crise moderniste du début du XXᵉ siècle révèle ainsi une incompatibilité de fond entre les acquis de l’exégèse historico-critique et le régime de vérité dans lequel la théologie chrétienne s’est historiquement formulée.
Des figures comme Loisy, Tyrrell ou Buonaiuti ne partagent pas les mêmes conclusions, mais adoptent une même matrice épistémologique. Le cœur de la crise réside dans l’abandon du réalisme philosophique qui avait structuré la théologie chrétienne pendant des siècles.
La rupture avec le réalisme classique
Le point central de la crise réside dans l’abandon progressif du réalisme philosophique qui avait structuré la théologie chrétienne pendant des siècles, au profit d’un savoir conditionné par l’histoire, dépendant des structures de la conscience et incapable d’atteindre un vrai universel et stable. Dans la tradition classique, la vérité est comprise comme l’adéquation de l’intelligence à l’être ; la foi repose sur une Révélation réelle, donnée par Dieu, et exprimée de manière normative dans les dogmes.
Le modernisme, au contraire, adopte une épistémologie marquée par Kant et l’historicisme : la connaissance humaine est limitée par les structures de la conscience, et toute formulation doctrinale est perçue comme historiquement conditionnée. Ainsi, la vérité n’est plus conçue comme une adéquation à l’être (adaequatio rei et intellectus), mais comme une construction symbolique évolutive.
L’historicisme joue ici un rôle central. Appliqué à la Révélation chrétienne, il conduit à considérer que les affirmations dogmatiques ne peuvent prétendre à une validité universelle. Elles seraient seulement des constructions provisoires, adaptées à une époque donnée. Une telle conception rend impossible l’idée même d’une vérité révélée confiée à l’Église pour être transmise fidèlement à travers le temps. Dans ces conditions, l’historicisme moderne considère toute vérité comme historiquement située. Appliqué au christianisme, cela implique que les dogmes sont des expressions contingentes, que leur contenu peut évoluer substantiellement, que l’Église n’est plus dépositaire d’une vérité révélée immuable. La foi devient ainsi relative à une époque et à une culture.
La réaction de l’Église : défense ou incompréhension ?
Face à cette situation, l’Église du début du XXᵉ siècle réagit avec fermeté. Les condamnations antimodernistes, en particulier le décret Lamentabili (1907), l’encyclique Pascendi dominici gregis, le serment antimoderniste (1910), identifient avec une grande acuité la logique interne du modernisme et ses conséquences destructrices pour la foi. Dominique Vibrac reconnaît la lucidité doctrinale de ces textes, qui perçoivent que le modernisme ne se limite pas à des erreurs particulières, mais constitue un système global. Cependant, il souligne les limites de cette réaction. La réponse de l’Église fut principalement disciplinaire et défensive, sans toujours affronter explicitement le terrain philosophique et épistémologique sur lequel se jouait la crise. Or, c’est précisément à ce niveau que se situait le véritable enjeu : celui du rapport entre foi, raison et vérité. La crise est ainsi perçue comme une déviation morale ou intellectuelle, plus que comme une mutation profonde du paradigme du savoir moderne.
Les conséquences à long terme : une crise non résolue
Dominique Vibrac ne présente pas Vatican II comme un triomphe du modernisme, mais comme un moment où les questions épistémologiques demeurent ouvertes.
Certaines catégories modernes (histoire, conscience, subjectivité) sont intégrées sans toujours clarifier leur compatibilité avec la vérité révélée, la nature du dogme, l’objectivité du vrai. La crise moderniste n’est donc pas close. Elle se prolonge sous des formes nouvelles, notamment dans certaines interprétations contemporaines de la théologie et du magistère, où l’on observe une difficulté persistante à articuler le développement historique de la doctrine avec l’affirmation de son contenu objectif et immuable. Elle se manifeste dans le relativisme doctrinal, dans la perte du sens du dogme, dans la confusion entre développement homogène et mutation du contenu de la foi. Le drame n’est pas seulement institutionnel, mais intellectuel et spirituel.
Le concile Vatican II apparaît, dans cette perspective, comme un moment où certaines questions fondamentales demeurent ouvertes, sans toujours recevoir de clarification épistémologique suffisante.
Conclusion
Loin d’avoir été résolue, cette crise a d’abord été contenue par des mesures disciplinaires, puis partiellement déplacée par Vatican II, sans que soit jamais interrogée la grammaire du vrai elle-même. Les ajustements conciliaires ont modifié les formes du discours, non son régime de sens : la tension demeure, sous des formes renouvelées, comme une difficulté structurelle non assumée. C’est dans cet écart — entre reconnaissance exégétique et inertie conceptuelle — que s’ouvre ce que l’on peut appeler un siècle de palliatifs.
Le véritable drame de la crise moderniste est intellectuel avant d’être institutionnel. Une foi privée de fondements métaphysiques solides devient vulnérable au relativisme et à la dissolution doctrinale. La tâche essentielle de l’Église aujourd’hui ne serait donc pas d’adapter la foi aux catégories de la modernité, mais de retrouver une intelligence de la foi capable de dialoguer avec le monde moderne sans renoncer à la vérité objective de la Révélation.
Le véritable défi pour l’Église n’est donc pas l’adaptation au monde moderne, mais la reconstruction d’une intelligence de la foi capable d’affronter la modernité sans en adopter les présupposés destructeurs.

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