La liberté de pensée en Islam
Hamadi Redissi est islamologue et politologue, professeur de sciences politiques à l’Université de Tunis. La conférence débute par une exploration de la liberté de pensée, en la distinguant de la liberté d’expression. L’orateur souligne que la pensée est une activité réflexive autonome, mais que la liberté de pensée est intimement liée à la capacité de communiquer ses idées. Il insiste sur le fait que l’âge classique ne connaissait pas la « libre-pensée » telle que nous l’entendons aujourd’hui, car celle-ci est un produit de la modernité, issue de deux courants majeurs : la Réforme protestante (libre examen des questions religieuses) et les Lumières avec la Révolution française. La liberté, selon Kant, doit s’affranchir de deux tutelles : le pouvoir despotique (liberté politique) et l’orthodoxie religieuse (liberté religieuse). Ces deux volets ont été consacrés par l’article 10 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen en France, puis par l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme en 1948.
L’Émergence de la Liberté de Penser dans le Monde Arabo-Islamique
L’introduction de la liberté de pensée dans le monde arabo-islamique est un processus plus tardif. L’imprimerie, par exemple, n’y est introduite qu’au XVIIIe siècle (1726), et son usage est initialement limité aux livres religieux en raison de la résistance des copistes de manuscrits. Le XIXe siècle marque une rupture, avec la découverte de la modernité à la fin du XVIIIe.
L’année 1798 est en effet cruciale avec le débarquement de Bonaparte à Alexandrie. Cet événement est perçu, pour la première fois dans la conscience arabe, comme une défaite militaire contre une force « civilisationnellement » supérieure. Contrairement aux invasions précédentes (Mongols perçus comme barbares, Croisés comme religieux), la puissance occidentale incarne une supériorité non seulement politique et économique, mais aussi civilisationnelle. Cela engendre une prise de conscience du retard et un « choc de la modernité ». Le chroniqueur Jabarty, sans avoir connu l’Occident, témoigne d’un mélange de stupeur et d’admiration face aux institutions établies par Bonaparte en Égypte.
Cette prise de conscience stimule les premières relations de voyage et missions scolaires en France. En 1805, Mahmoud Ali prend le pouvoir en Égypte et envoie la première mission scolaire en France. Les Turcs suivent. Les récits de voyage de l’époque décrivent la Révolution française comme une « sédition religieuse » menée par des « impies et des hérétiques » (Voltaire, Rousseau). Mais le retour de ces missions conduit à la création de bureaux de traduction (1833 en Turquie, 1835 en Égypte) et donc à la traduction de nombreux ouvrages français. La naissance des journaux à la même époque est un événement majeur pour la liberté d’expression, car le journal devient un vecteur de pensée pour les intellectuels arabes et musulmans. Des centaines de journaux sont ainsi créés.
Des institutions à caractère économique se développent : l’armée, la justice, l’administration sont modernisées. La réforme du droit est également cruciale. En 1839, le premier édit de droit turc accorde la sécurité des personnes et des biens, l’égalité devant la loi, l’impôt et le service militaire, indépendamment des confessions. C’est une première brèche dans les inégalités de l’islam médiéval (hommes/femmes, musulmans/non-musulmans, libres/esclaves). L’impôt de capitation payé par les chrétiens et les juifs est abrogé. La Tunisie emboîte le pas en 1857, et la Turquie publie un second édit en 1858.
Les Constitutions marquent également un tournant : la Constitution tunisienne de 1861, la Constitution turque de 1876 (reconnaissant la liberté individuelle inviolable), et la Constitution iranienne de 1906 (reconnaissant la liberté d’expression, sous réserve de non-atteinte à la religion). Ces avancées marquent la fin du Moyen Âge musulman et le début de la reconnaissance des droits citoyens et de l’égalité des droits. La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen est traduite en turc en 1881 et en arabe en 1901, signalant la découverte de la liberté politique.
Deux grandes tendances et thèmes de discussion
Deux grandes tendances se dessinent :
- La liberté interne à la religion : le réformisme islamique qui vise à réformer l’islam en revenant à son esprit premier, supposé reconnaître la liberté de penser.
- La liberté externe à la religion : s’affranchir de la religion elle-même.
Les thèmes de discussion majeurs, nés au XIXe siècle et toujours d’actualité, sont :
- La science disqualifie-t-elle la religion ?
- La raison est-elle souveraine et indivisible pour tous, indépendamment de la religion ?
- Le rapport entre l’État et la religion.
Ces questions divisent le monde arabo-islamique entre un axe interne (l’islam est tolérant et pluraliste, séparant le spirituel et le temporel) et un axe externe (la tradition religieuse est un obstacle, et la raison doit s’affranchir de la religion sur le modèle des Lumières).
Les polémiques majeures
La conférence met en lumière plusieurs polémiques marquantes, dont deux impliquant Renan :
Polémique entre Afghani et Sayyed Ahmed Khan (Inde, XIXe siècle) : Afghani représente la voie réformiste interne, tandis que Sayyed Ahmed Khan est un esprit libéral et moderniste qui pense que les miracles n’ont aucune base scientifique et que les lois divines obéissent à la loi de la nature (d’où le surnom de « naturaliste »). Afghani critique Sayyed Ahmed Khan, le considérant comme athée, et traduit une œuvre critiquant le matérialisme pour son disciple Abduh. Abduh, futur mufti d’Égypte, s’émancipera ensuite pour se consacrer à la réforme religieuse.
Polémique entre Afghani et Renan (Paris, 1883) : Après son expulsion d’Égypte, Afghani se rend à Paris. Renan fait sa conférence « L’Islamisme et la science » le 29 mars 1883, où il affirme que l’Islam, comme toute religion, a entravé la science, que les avancées scientifiques en Islam sont dues à des non-Arabes, et que l’Islam a décliné car il ne distingue pas le spirituel et le temporel. Afghani lui répond le 18 mai, et, de manière surprenante pour certains, il s’aligne sur les thèses de Renan, reconnaissant que la religion musulmane a cherché à étouffer la science. Cependant, Afghani insiste sur le fait que toutes les religions ont eu cette tendance. Renan, dans sa réponse, conclut positivement, espérant que l’Islam atteindra un état d' »indifférence bienveillante » comme une partie du christianisme. Cette polémique révèle la naissance de la figure de l’intellectuel moderne et hérétique pratiquant le double langage. La lettre d’Afghani à Abduh, où il avoue s’être aligné sur les thèses de Renan, choque Abduh qui lui reproche d’avoir « ébruité le secret » et de transgresser le pacte de « couper la tête de la religion par la religion ». Cette lettre, longtemps méconnue et travestie, a été traduite sur un site d’athées arabes après 2001, révélant la complexité de cette interaction intellectuelle. Pendant un siècle, on a cru qu’Afghani avait répliqué à Renan en défendant l’Islam.
Polémique entre Farah Anton et Abduh (début XXe siècle) : Cette polémique porte sur la tolérance et la nature de la religion. La question posée est : quelle est la religion la plus tolérante, le christianisme ou l’islam ? Abduh affirme que l’Islam n’a jamais connu les guerres de religion ou l’Inquisition, contrairement au christianisme qui est intervenu dans la province occidentale. Il explique cela par quatre facteurs : la formation des sociétés savantes, le recul de l’image de l’Église à cause de l’Inquisition, et enfin la Révolution française qui a conduit à l’abandon du christianisme comme religion d’État. L’Islam, selon Abduh, se caractérise par huit traits, dont le refus de l’accusation d’impiété. Farah Anton, lui, estime que la raison a progressé grâce à des « princes savants » des Lumières (Voltaire, Rousseau, Catherine II, Frédéric de Prusse), qui ont ensuite rendu possible la formation des sociétés savantes, la Révolution française, l’abandon du christianisme.
La question de la liberté de pensée à l’âge classique de l’islam, et les « inquisitions » internes à l’islam, en particulier la Zandaka et la Mihna (ou épreuve de la création du Coran)
La Zandaka :
- C’était une campagne visant à éradiquer le manichéisme dans le monde arabo-islamique.
- Elle a été utilisée pour cibler des intellectuels, théologiens, poètes et artistes qui ne se conformaient pas à la morale sociale.
- Ces derniers étaient parfois contraints de se repentir, dénoncés, emprisonnés, voire exécutés.
- Un livre intitulé « Zandaka et Zandir Islam » documente cette campagne.
La Mihna :
Il s’agit d’une inquisition interne à l’islam concernant la doctrine de la création du Coran. Le conflit opposait les théologiens : certains (les mutazilites) affirmaient que le Coran était créé, d’autres (les traditionalistes) s’y opposaient ou ignoraient la question.
- Enjeu théologique : Si le Coran est créé, la parole de Dieu peut être contingente et remplacée par une autre parole, ce qui rend le pouvoir politique juge en la matière. Les mutazilites défendaient un unitarisme pur, où seul Dieu est éternel, et non sa parole.
- Enjeu politique : Le pouvoir politique, notamment le Calife Al-Ma’mûn, a imposé la doctrine de la création du Coran comme idéologie d’État pendant 15 ans. Cela lui permettait d’asseoir son autorité et d’avoir un clergé à son service.
- Les traditionalistes, populaires et influents auprès du peuple, refusaient le débat et la rationalisation, s’en tenant à la littéralité du texte et aux traditions authentiques.
- Finalement, malgré l’imposition de la doctrine mutazilite par l’État, ce sont les traditionalistes qui ont gagné la « bataille des idées », et leur orthodoxie est devenue la pensée officielle et fermée de l’islam, où la raison est soumise à la tradition.
- Au XIXe siècle, des tentatives ont été faites pour remettre en question cette tradition.
Les questions de science, de raison, de laïcité et de tolérance demeurent centrales et non résolues dans le monde islamique.
Discussion sur la tolérance et les guerres de religion :
L‘Islam a connu des persécutions ou des guerres de religion même si une théorie de l’apologie de l’Islam vise à masquer les défauts.
- Mais il y a eu aussi des persécutions de traditionalistes par les rationalistes mutazilites.
- Des guerres de religion ont bien eu lieu (entre Kharijites, Sunnites, Chiites, etc.), le mythe de l’unité de l’Islam étant une fiction pour masquer une « peur de la division ».
- Ces conflits ont commencé tôt, avec la « grande discorde » et les guerres civiles entre les proches du Prophète.
Évolution contemporaine et perspectives de réforme :
- Il y a une évolution en Arabie Saoudite vers plus d’ouverture et une volonté de ne plus être « otage du clergé fanatique », motivée par l’avenir post-pétrolier. Ce peut être une « révolution très positive ».
- En parallèle on notera la situation de la Turquie d’Atatürk devenue un État laïc, mais qui dans la situation actuelle avec Erdogan montre une évolution différente.
- Concernant la réforme de l’Islam, il ne s’agit pas de « réformer l’islam » en tant que doctrine religieuse, car cela est difficile et a conduit à l’intolérance par le passé.
- L’objectif doit être de neutraliser l’espace public et le rapport entre l’État et la religion, pour permettre à chacun de vivre librement, quelle que soit sa croyance.
- Une distinction doit être faite entre la religion de l’État (qui peut être l’Islam) et la liberté de vie quotidienne des citoyens.
- L’Islam n’est pas intrinsèquement politique mais a été politisé. Il est donc possible de le « dépolitiser », comme la Turquie l’a fait en 1924, même si ce processus est complexe.
- La laïcité ne doit pas être seulement juridique, mais se traduire dans le « monde vécu » des citoyens, où la liberté individuelle est respectée.
- L’Islam n’est pas contre la science ou la raison en soi, mais il est contre une raison athéologique ou indivisible qui s’affranchirait de la religion.
- L’espoir réside dans la neutralisation et la possibilité de laisser l’Islam exister dans ses diverses interprétations et expressions (pluralisme des expressions islamiques), plutôt que de chercher à imposer une nouvelle forme dominante de la religion.
L’enregistrement audio de la conférence est à la disposition des membres du CER sur demande.

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