Laure Montarry est docteure en anthropologie des religions et travaille au Laboratoire d’Ethnologie et de Sociologie Comparative de Paris Nanterre Université.
Sa conférence offre une exploration approfondie de l’Église Spiritualiste, de ses origines historiques à ses pratiques contemporaines, en passant par son cadre théologique et la manière dont la médiumnité y est enseignée et vécue.
Des Enfants Indigo au Spiritualisme
Le chemin de Laure Montarry vers la thématique de l’Église Spiritualiste a commencé par un intérêt pour les « nouvelles spiritualités » et le courant New Age, plus précisément le phénomène des « enfants indigo ». Ces individus se perçoivent comme ayant une mission de vie pour remettre en question les fondements de la société (patriarcat, rapport à l’environnement) et pensent posséder des capacités extrasensorielles. Cette notion est liée à des théories ésotériques.
L’aura des “enfants indigo” est décrite comme le champ magnétique qui entoure chaque être humain, une idée qui prolonge les théories sur le magnétisme animal du 19e siècle. Certaines personnes « psychiques » auraient la capacité de lire et même de manipuler ces champs énergétiques.
Dans le cadre de ses travaux sur les enfants indigo, la conférencière a constaté que le lien principal unissant ces individus était leur affirmation de posséder des capacités extrasensorielles ou médiumniques. Voulant approfondir ce thème, elle a contacté Grégory Delaplace, un anthropologue spécialiste de la Mongolie et des phénomènes d’apparitions de fantômes en Mongolie et en Angleterre, ainsi que du spiritualisme. C’est lui qui l’a orientée vers les églises spiritualistes en Angleterre, un terrain qu’il avait lui-même exploré. Ce sujet a séduit Laure Montarry par la possibilité d’étudier la médiumnité dans le cadre d’une religion instituée. Sa thèse, co-dirigée par Michael Houseman, s’est finalement centrée sur l’apprentissage du médiumnisme.
Les origines et l’évolution du Mouvement Spiritualiste
Le spiritualisme moderne est né aux États-Unis en 1848 à Hydesville, près de New York. Il ne s’agissait pas initialement d’une religion, mais d’un phénomène centré sur les sœurs Fox. Ces jeunes filles ont commencé à entendre des « coups frappés » (raps) dans les murs de leur maison. Par intuition, elles ont établi un code de communication (du type : un coup pour « oui », deux pour « non ») et ont engagé un dialogue avec une intelligence invisible.
Elles ont ainsi découvert l’identité de l’esprit : un colporteur assassiné et enterré dans les murs de la maison. Une enquête a suivi, et un squelette a effectivement été retrouvé, validant leur communication. Cet événement a lancé un véritable mouvement. La pratique des « tables tournantes » (table-turning) s’est développée, et le concept de « médium » (un intermédiaire entre le monde des vivants et celui des esprits) est apparu pour désigner ceux qui pouvaient faciliter ces communications.
Cette première phase du spiritualisme était axée sur des phénomènes physiques et spectaculaires. L’objectif était d’obtenir des manifestations concrètes et visibles de l’au-delà. Cependant, ce « sensationnalisme » a conduit à de nombreux abus et accusations de charlatanisme, provoquant le déclin de cette première vague dans les années 1870.
Le mouvement s’est ensuite exporté en Grande-Bretagne, où il a pris une forme plus philosophique et « inspirée ». Les médiums, comme la figure emblématique d’Emma Hardinge Britten, se sont moins concentrés sur les phénomènes physiques et davantage sur la réception de messages de la part des esprits. Le contenu de ces messages avait une vocation spirituelle : élever les êtres humains vers plus de sagesse et de connaissance.
C’est ainsi que les Sept Principes du Spiritualisme ont été « dictés » par des “Esprits Guides” et transmis à la médium pionnière Emma Hardinge Britten. Ces principes, fortement influencés par le christianisme protestant, constituent les fondements doctrinaux de la religion et insistent sur :
- La Paternité de Dieu
- La Fraternité Humaine
- La Communion des Esprits et le Ministère des Anges
- L’Existence Continue de l’Âme Humaine
- La Responsabilité Personnelle
- La Compensation et la Rétribution dans l’Au-delà pour toutes les Bonnes et Mauvaises Actions accomplies sur Terre
- Le Progrès Éternel Ouvert à chaque Âme Humaine
Le mouvement est alors devenu le « Spiritualisme Moderne », une véritable religion dont la mission n’était plus simplement de prouver la survie de l’âme, mais de « spiritualiser le monde ».
Croyances Fondamentales et Pratiques de l’Église Spiritualiste
Une des caractéristiques les plus singulières de l’Église Spiritualiste est qu’elle se définit à la fois comme une religion et une science. Elle est une religion car elle vise à « relier » les humains au monde spirituel et à Dieu, en promouvant des valeurs d’amour et d’harmonie. Mais elle se veut aussi une science car elle prétend démontrer par l’expérience et la preuve l’existence de ses préceptes, notamment la survie de l’âme et la communication avec les esprits.
La cosmologie spiritualiste repose sur des idées clés :
- Le Monde est Esprit (Spirit) : L’univers n’est pas seulement matériel. Il existe une essence spirituelle en toute chose.
- Le « Spirit World » : Il existe un monde invisible composé des âmes des défunts et d’entités plus élevées (esprits guides, anges).
- La Nature de l’Âme : L’âme humaine est une parcelle de cet esprit divin. L’objectif de la vie est de prendre conscience de cette âme et de la faire évoluer.
- L’Absence d’Esprits Mauvais : Une croyance fondamentale est que le Spirit World est un monde d’amour, de paix et de lumière par essence. Une fois qu’une âme a quitté le monde matériel, elle ne peut être mauvaise. Les spiritualistes ne croient pas aux démons ou aux esprits malins.
- La Distinction Esprit / Psychique : on différencie le « Spirit » (l’essence divine pure) du « Psychique » (le domaine du mental, des émotions, de l’intuition, de l’aura). La médiumnité vise à établir un contact d’esprit à esprit (from Spirit to Spirit).
L’Organisation en Églises et les Formations
Le mouvement spiritualiste est organisé en un réseau d’églises (environ 300 au Royaume-Uni).
Ces églises sont des lieux de culte et de démonstration : elles proposent une partie liturgique, avec des prières, des chants et un sermon sur des valeurs spirituelles, suivie d’une démonstration de « médiumnité par les preuves » (Evidential Mediumship).
La démonstration de médiumnité constitue le cœur de la pratique. Le médium se tient face à l’assemblée et commence à décrire un esprit qu’il perçoit, en donnant des informations factuelles et vérifiables : son apparence, la cause de sa mort, son métier, etc. Les membres de l’assemblée qui reconnaissent la description se manifestent. Le médium affine ensuite les détails pour identifier un destinataire précis.
Une fois le contact établi, le médium transmet un message plus personnel de la part du défunt. Ce message est souvent chargé d’émotion (amour, regrets, encouragements). La « preuve » de la communication repose donc sur cette combinaison d’éléments factuels et d’une résonance émotionnelle et subjective forte chez le receveur.
La conférencière souligne l’importance de la formation dans le spiritualisme. Le lieu le plus emblématique pour cet apprentissage est l’Arthur Findlay College, situé à Stansted, près de Londres.
Fondé grâce au legs d’un ancien président de la Spiritualists’ National Union (SNU), ce château victorien est devenu le centre mondial de l’éducation psychique et médiumnique. Des personnes du monde entier s’y rendent pour suivre des cours intensifs sur la guérison spirituelle, la médiumnité de transe ou la médiumnité par les preuves.
Des « cercles de développement » plus modestes existent également dans les églises locales, où les aspirants médiums s’entraînent à développer leur sensibilité et leurs capacités de communication.
L’apprentissage de la médiumnité et l’adhésion au Spiritualisme visent ultimement à aider l’individu à mieux se connaître (la conquête de cette âme), à développer ses qualités essentielles (core qualities), et ainsi à progresser spirituellement pour se rapprocher de Dieu.
Conclusion
Laure Montarry conclut en soulignant que le Spiritualisme crée une tension entre sa quête de preuve rationnelle/objective et l’engagement émotionnel/subjectif qu’il requiert.
Pour illustrer concrètement la vie d’une médium, la conférencière présente le cas d’Amy. Son parcours est révélateur :
- Crise et quête de sens : Ancienne policière, elle a dû quitter son métier pour des raisons de santé. La perte de sa mère et de son emploi l’a plongée dans une profonde quête de sens.
- Découverte et mission : La découverte du spiritualisme lui a redonné une « mission » : celle d’être au service des autres, non plus en tant que policière, mais en tant que médium, en aidant les gens à faire leur deuil et en leur transmettant les messages de leurs proches.
- Conflit avec l’argent : Convaincue que son don doit rester un service pur, elle refuse de le monétiser de manière importante, craignant de « dénaturer » sa mission.
- L’ascète séculière : Ce refus la contraint à avoir une activité « séculière » (création de bijoux) pour vivre. La conférencière la qualifie d' »ascète séculière » :
- Ascète, car sa vie intérieure et ses choix sont entièrement guidés par un engagement spirituel rigoureux et désintéressé.
- Séculière, car elle est obligée de vivre et de travailler dans le monde profane pour subvenir à ses besoins, son activité religieuse ne lui assurant pas de revenus.
Ce cas illustre la tension vécue par de nombreux médiums contemporains, partagés entre une vocation spirituelle profonde et les réalités matérielles d’une société qui ne reconnaît pas officiellement leur pratique.
lien vers l’article de Laure Montarry évoqué en fin de conférence : « La vie d’Amy, de la police la médiumnité »

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