Résumé de la conférence de Pierre-Olivier Léchot : Ernest Renan entre protestantisme et islam, quelques éléments d’histoire de l’orientalisme

pierre Comptes Rendus janvier 4, 2026

Résumé de la conférence de Pierre-Olivier Léchot au Cercle Ernest Renan le 11 décembre 2025

Ernest Renan entre protestantisme et islam : quelques éléments d’histoire de l’orientalisme

Pierre-Olivier Léchot est professeur à l’Institut Protestant de Théologie. Il est notamment l’auteur de l’ouvrage “Luther et Mahomet. Le protestantisme d’Europe occidentale devant l’islam (XVIe – XVIIIe siècles)” aux Editions du Cerf.

Introduction : Renan, point d’aboutissement d’une tradition

Pierre-Olivier Léchot introduit son propos en expliquant pourquoi il a choisi de placer ses recherches sous le patronage d’Ernest Renan. En tant que théologien protestant lui-même, Pierre-Olivier Léchot s’intéresse à Renan pour deux raisons majeures :

-d’une part, pour son œuvre magistrale sur l’histoire des origines du christianisme.

-d’autre part, en raison d’une interrogation soulevée par Renan dans son texte “L’Islamisme et la science”, où il qualifie le mutazilisme d’espèce de « protestantisme de l’islam ». Cette comparaison inattendue entre une secte islamique rationnelle et le protestantisme a interpellé le conférencier. A noter que Renan ira même jusqu’à écrire que “l’islam est tempéré par une espèce de protestantisme”.

De plus, Pierre-Olivier Léchot s’appuie sur les travaux d’Edward Said et son ouvrage “L’Orientalisme”, qui, bien que critique envers Renan, souligne la proximité entre ce dernier et une école de pensée « orientaliste protestante ». La thèse centrale de la conférence est donc de démontrer que Renan n’est pas un génie isolé, mais l’héritier d’une longue tradition intellectuelle protestante remontant au XVIe siècle, qui a utilisé l’étude des langues sémitiques et de l’islam pour repenser la Bible et l’histoire des religions.

L’impulsion luthérienne : Connaître l’ennemi par le texte (XVIe siècle)

L’histoire de cet orientalisme protestant commence avec Martin Luther. Le contexte est celui de l’expansion ottomane fulgurante (conquête de la Syrie, de l’Égypte, et siège de Vienne en 1529). Pour Luther, le « Turc » (l’Empire ottoman) et le Pape sont les deux visages de l’Antéchrist. Le Pape est l’ennemi intérieur qui corrompt la doctrine, et le Turc est l’ennemi extérieur, le « fouet de Dieu » envoyé pour punir les chrétiens de leurs péchés.

Bien qu’il condamne l’islam, Luther adopte une position novatrice : il faut connaître l’islam pour le combattre, non pas par les armes (ce qui est le rôle de l’Empereur), mais par la théologie.

Fidèle au principe du Sola Scriptura (l’Écriture seule), Luther estime que pour réfuter le Coran, il faut le lire, tout comme il faut lire la Bible pour comprendre le christianisme.

A noter que le Coran ne dit aucune mauvaise chose sur Jésus, Marie ou Joseph et que certains auteurs du XVIe siècle analysent l’islam comme une sorte d’hérésie chrétienne. Aussi, selon eux, travailler le Coran devrait permettre de comprendre comment une mauvaise compréhension de la foi a pu se développer. Ce principe se concrétise lorsque Théodore Bibliander, successeur de Zwingli à Zurich, tente de publier une encyclopédie sur l’islam incluant une traduction latine du Coran. Le projet est bloqué par la censure à Bâle, jugé dangereux pour la foi chrétienne. Luther intervient alors personnellement par une lettre, affirmant qu’il faut laisser paraître ce « livre maudit » pour que les chrétiens puissent voir par eux-mêmes les « mensonges » qu’il contient. Grâce à Luther, la première édition imprimée du Coran dans le monde chrétien voit le jour en terre protestante en 1543, préfacée par Luther lui-même.

Le tournant philologique : L’arabe au service de l’hébreu (XVIIe siècle)

Au siècle suivant, le centre de gravité de cet orientalisme se déplace vers les Pays-Bas, et plus précisément à l’Université de Leyde. C’est l’époque du Siècle d’or néerlandais, marqué par l’expansion commerciale et coloniale.

Thomas Erpenius (van Erpe) (1584-1624), premier titulaire de la chaire d’arabe à Leyde en 1612, incarne une nouvelle approche. Tout en gardant un objectif missionnaire et de réfutation, il sépare l’étude linguistique de la pure polémique religieuse. Il rédige la première grammaire arabe moderne en latin, qui restera une référence pendant deux siècles.

Pour ces protestants des Pays-Bas, l’apprentissage de l’arabe a une double utilité. D’une part, une utilité commerciale pour les marchands hollandais. D’autre part, une utilité théologique interne : l’arabe, étant une langue « sœur » de l’hébreu, permet de mieux comprendre l’Ancien Testament. C’est l’idée que la philologie comparée des langues sémitiques éclaire le texte biblique. Erpenius imprime lui-même des textes arabes, dont la sourate Joseph, grâce à des caractères qu’il fait graver à ses frais.

De la géographie sacrée au génie des peuples (XVIIe – XVIIIe siècles)

La conférence met ensuite en lumière comment cette compétence linguistique va progressivement historiciser la lecture de la Bible.

Samuel Bochart (1599-1667), pasteur français à Caen et érudit, publie la “Geographia Sacra”. Il utilise sa connaissance de l’arabe et de l’hébreu pour tenter de retracer la dispersion des peuples après le Déluge. Il établit un lien direct entre la langue et le peuple, cherchant à prouver la véracité historique du récit biblique par la philologie.

Albert Schultens (XVIIIe siècle), professeur à Leyde, pousse la philologie comparée à son paroxysme, affirmant que l’arabe est indispensable pour élucider les passages obscurs de l’hébreu biblique, car l’arabe aurait conservé des racines plus anciennes et plus pures.

Johann Gottfried von Herder (1744-1803, pasteur et philosophe allemand, opère un changement de paradigme. Il ne s’agit plus seulement de prouver la vérité dogmatique, mais de comprendre l’esprit (Geist) d’un peuple. Pour Herder, la langue est le miroir de l’âme de la nation. Il lit la poésie hébraïque de l’Ancien Testament non plus comme une révélation divine directe et intemporelle, mais comme l’expression du génie culturel du peuple hébreu, un peuple « oriental ». Il sécularise ainsi l’approche : pour comprendre la Bible, il faut comprendre l’Orient, sa géographie, son climat et sa mentalité poétique.

Conclusion : L’héritage reçu par Renan

Pierre-Olivier Léchot conclut en montrant que lorsque Ernest Renan entame sa carrière au XIXe siècle, il ne part pas de rien. Il s’insère dans cette filiation intellectuelle précise.

Comme Luther et Bibliander, Renan accorde une primauté absolue au texte. Comme Erpenius et Schultens, il utilise la philologie comparée (hébreu, arabe, syriaque) comme méthode scientifique. Comme Herder, il envisage les religions comme des productions de l’esprit des peuples.

La différence majeure est que Renan, ayant quitté le séminaire catholique et s’étant nourri de cette science protestante allemande, pousse la logique jusqu’au bout : il évacue la dimension surnaturelle pour ne garder que l’histoire des religions.

Ainsi, la conférence démontre que l’orientalisme de Renan, et sa vision parfois ambiguë de l’islam et du judaïsme, est le fruit d’une tradition protestante qui, paradoxalement, a commencé par vouloir mieux comprendre l’Antéchrist pour finir par fonder l’histoire critique des religions.

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