Résumé de la conférence de Frédéric Gain au Cercle Ernest Renan le 25 avril 2024 — Comment peut-on encore être chrétien aujourd’hui ?

pierre Christianisme, Comptes Rendus juillet 29, 2025

Frédéric Gain est docteur en philosophie antique et professeur en classes préparatoires littéraires. Il a notamment publié des traductions de Jean (l’Évangile de la parole, Golias, 2023) et de Luc (l’Évangile du pardon, l’Harmattan, 2020).

Sa conférence vise à répondre à la question : “comment croire encore malgré les difficultés qui se présentent ?”

Pour cela, Frédéric Gain insiste sur la nécessité de distinguer l’essentiel de l’accessoire dans la pratique religieuse.

 

Un certain nombre de réalités interrogent sur la possibilité de croire aujourd’hui. Ainsi, la persistance du mal physique et moral remet en cause l’existence d’un créateur tout-puissant voulant le bien de l’humanité. De plus, toute religion est porteuse de violence et d’intolérance vis-à-vis de l’intérieur (lutte contre les hérétiques) et de l’extérieur (lutte contre les infidèles). Par ailleurs, il est aujourd’hui admis que l’homme ne se situe pas au centre de l’univers et que la religion n’apporte pas l’explication du monde. Enfin, il est difficile de définir précisément ce qu’est être chrétien, sinon de vivre en ayant confiance dans un être distinct de nous, que nous ne pouvons connaître que par la foi au Christ.

 

Ce qui rend difficile de croire

 

Cette problématique est ancienne. Elle a déjà été abordée par Platon par rapport à la religion de la Grèce antique (livre X des Lois). Il existe trois familles d’objections qui rendent aujourd’hui la croyance difficile. Il s’agit d’objections :

  • d’ordre moral autour de la notion de mal,
  • scientifiques en rapport avec l’infinité du cosmos,
  • liées à l’intolérance religieuse.

 

Pour Freud (l’Avenir d’une illusion), la croyance relève de l’illusion et du désir d’échapper à l’angoisse.

Concernant le christianisme, Dieu est considéré comme le créateur tout-puissant.

Pourtant, un constat peut être fait compte-tenu de la persistance de la souffrance, de l’injustice et du mal sur terre :

  • Soit Dieu est bon, mais il n’est pas tout-puissant puisqu’il ne peut empêcher le mal.
  • Soit Dieu est tout-puissant, mais il n’est pas bon.

Une interprétation (Leibniz, Essais de Théodicée) voudrait que l’on considère que Dieu veut le bien, mais qu’il permet le mal pour un bien encore plus grand. Cette approche est acceptable si le bien peut compenser le mal. Mais ne vaudrait-il pas mieux moins de bien et moins de mal également ?

 

Concernant les objections d’ordre scientifique, la question existentielle “d’où venons-nous ?” n’est pas résolue par la religion. La théorie darwinienne de la sélection naturelle relevant du hasard a mis à mal la vision de l’homme créé par Dieu. Par ailleurs, le caractère infini de l’univers est incompatible avec la vision religieuse. Quant au “big-bang”, il ne permet pas d’expliquer le commencement.

Enfin comment avoir confiance en un être dont on peut douter de l’existence ?

 

La violence religieuse rend également la croyance difficile. Le fait de considérer tout homme comme notre prochain et d’aimer notre prochain comme nous-même reste un principe qui n’est pas respecté en fait. Au contraire, dans l’histoire, les religions ont toujours été un facteur de guerre, de dogmatisme et d’exclusion.

 

Des réponses à ces difficultés de croire

 

Pourtant, malgré ces objections, il existe des réponses possibles.

 

Tout d’abord, il faut considérer la foi non pas tant comme une croyance que comme une confiance. Être croyant, c’est s’en remettre à Dieu. Et il convient de dissocier la confiance en Dieu et les affirmations dogmatiques. Pour cela, on peut se référer au livre de Job. Job a un sentiment d’injustice, se sachant innocent. Pourtant, Job garde confiance en Dieu et ne le maudit pas.

La foi ne donne pas de réponse mais répond à l’inquiétude. Elle constitue une absence de renoncement et elle est compatible avec une forme de doute théorique.

Le croyant est conscient de l’écart entre l’exigence morale et la faiblesse de sa volonté. Mais en se tournant vers Dieu le croyant perd son statut d’esclave, car le commandement de Dieu appelle autre chose qu’une obéissance infantile. Seule la confiance en Dieu permet d’aimer les autres comme soi-même. La confiance en Dieu est un peu comme la foi en une cause. Elle permet de ne pas se laisser décourager par ce qui ne relève pas de nous.

 

Par rapport aux objections d’ordre scientifique, on peut admettre que Dieu ne doit pas forcément être conçu comme tout-puissant. Toutefois, l’univers peut encore être conçu comme le produit d’un être intelligent. Il existe, en effet, des vérités contingentes de l’univers comme les masses relatives des protons et des neutrons qui, du moins en l’état actuel de nos connaissances, auraient pu prendre d’autres valeurs : on peut donc penser que tout n’existe pas par nécessité, et qu’un choix a pu intervenir. Cela dit, Dieu n’a pas pu créer le monde en sachant par avance tout le détail de ce qui allait se produire. Il a tout au plus regardé l’aspect général.

On peut aussi admettre que Dieu est bon, mais qu’il n’est pas tout-puissant dans la mesure où un univers sans mal ne peut exister.

Par ailleurs, il faut considérer que la création ne s’est pas faite exnihilo, mais qu’il s’agit plutôt d’une fondation (ktisis, terme utilisé dans la traduction grecque de la Bible). On peut penser queDieu a institué des constantes fondamentales. Et il est permis de croire, par la foi, que tout est fait pour le mieux, même si l’on n’a aucun indice de cela.

 

La foi en Dieu est maintenue, mais en quoi va-t-elle évoluer ?

 

La foi en Dieu va nécessairement évoluer. Quel sera alors le nouveau visage de la foi chrétienne ? Peut-on encore se représenter Dieu comme un être personnel ?

 

Plusieurs approches tendent à refuser de considérer Dieu comme une personne (on parle aujourd’hui de théologies non-théistes). On se libère ainsi de l’anthropomorphisme qui consiste à se représenter Dieu à notre image ou comme une sorte de monarque. Cependant, ces approches sont difficilement compatibles avec la foi comme confiance et avec ce que Jésus dit de son Père. En effet, si on renonce à la notion de Dieu comme étant une personne, peut-on avoir confiance en un être qui n’est pas une personne ? Il faut, pour cela, faire confiance à celui qui a fait un choix général et inscrire notre action dans cet ordre général du monde.

 

En matière d’interprétation des textes, l’Écriture est la référence absolue dans le protestantisme, alors que chez les catholiques, l’Écriture et l’enseignement de l’Église se complètent. Selon Spinoza (Traité théologico-politique), il convient d’interpréter les textes de façon immanente. Soulignons aussi qu’une traduction rigoureuse des textes porte le lecteur vers la prière et la méditation.

 

Toute religion est un phénomène collectif. Le croyant a besoin de penser qu’il n’est pas seul et qu’il forme un corps avec d’autres. L’idée de communauté a un sens, cela donne de la force.

 

 

Conclusion

 

On peut encore être chrétien aujourd’hui. La foi doit être considérée comme une confiance plutôt que comme une adhésion à des dogmes. La notion de Dieu tout-puissant est une invention destinée à satisfaire tous nos désirs. La foi n’entre pas en conflit avec la science. Il n’existe pas de destin dans l’univers et l’athéisme est lié à l’anachronisme de certains dogmes.

 

Dans ces conditions, Dieu peut être considéré comme un principe intelligent. Il conçoit certaines choses sans aller dans le détail, étant toujours soucieux du bien.

 

Bien que la foi soit toujours individuelle au sens où elle engage la personne au-delà de l’aspect collectif et institutionnel de la religion, il ne faut pas réduire la foi à une spiritualité comme lorsqu’on parle de croyants non pratiquants.

 

Malgré la violence inhérente aux religions, celles-ci constituent un ensemble de croyances et de pratiques qui unissent dans une même communauté. Le rapport au divin permet d’unir et de souder les fidèles. Il faut toutefois prendre garde au risque d’exclusion que comporte tout phénomène de groupe.

 

En définitive, la foi doit être repensée sur un mode non dogmatique. S’il n’y a aucun signe univoque de la présence de Dieu dans notre vie, il est normal qu’il soit difficile de croire. Mais ce n’est pas impossible.

 

 

 

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