Deux recensions de livres sur les ritualités nouvelles par Dominique Vibrac

pierre Archives septembre 15, 2026

Notre passé président du Cercle Ernest Renan Dominique Vibrac nous fait partager deux recensions de livres de pierre Gisel et de michel Maffesoli sur les ritualités nouvelles.

Deux publications récentes nous laissent deviner des évolutions du monde occidental différentes de la continuité souvent postulée avec les grandes tendances de la modernité. Si l’on n’est pas obligé de suivre en tout les analyses qui sont les leurs, un théologien sociologue et un penseur sociologue prennent souvent le contre-pied d’un scénario que l’on croyait écrit d’avance. Le monde occidental de demain ne sera pas forcément celui que nous avions prédit.

Pierre GISEL, Ritualités mutantes, Labor et Fides, 2026.

Né en 1947, théologien reconnu, historien et philosophe des religions monothéistes comparées, sociologue des pratiques chrétiennes, maître d’œuvre d’une remarquable Encyclopédie du protestantisme, Gisel nous offre aujourd’hui un nouvel ouvrage, très dense et très consistant, exigeant parfois, sur le thème des «ritualités mutantes », titre du livre.

Il y relève d’emblée, la permanence du besoin anthropologique de rites. Pour lui, la ritualité est une constante de la condition humaine : l’être humain a un besoin viscéral de marquer, par des gestes et des mises en scène symboliques, les grands seuils de l’existence. Gisel énonce les moments charnières : l’arrivée d’un enfant, l’accompagnement dans la maladie, et l’adieu lors de funérailles, restent des moments fondamentaux.

La ritualité conserve encore aujourd’hui une puissance intacte. Même si nos sociétés se sécularisent et que les églises se vident, l’efficacité anthropologique du rituel demeure inchangée. Le geste symbolique est indispensable pour réinsérer l’individu dans un tissu social et donner du sens à sa trajectoire existentielle, et aux étapes qui la ponctuent.

Cette conviction fondamentale ne l’empêche pas de dresser le constat de la dépossession des Églises. Historiquement, en Occident, le christianisme détenait le monopole de la gestion symbolique des étapes de la vie (baptême, mariage, enterrement). Ce n’est plus le cas, désormais. Les Églises chrétiennes ne sont plus le passage obligatoire pour structurer l’existence et ne forment plus le pré carré évident, sinon impératif des grands passages. D’une certaine façon, on observe une évaporation du divin, car les rituels contemporains survivent très bien sans aucune référence à Dieu ou à la transcendance religieuse traditionnelle.

Mais l’homme reste souvent hanté par la ritualité. Prennent donc forme des substituts laïques. La société civile invente ses propres cérémonies, par exemple en remplaçant parfois les baptêmes par des fêtes comme les « baby showers ». De nouvelles fêtes purement civiles, commerciales ou profanes (comme l’ampleur prise par Halloween en Europe) viennent saturer le calendrier.

Les institutions religieuses sont un peu prises de court face à ces nouvelles émergences et reniflent une concurrence mal venue. Pierre Gisel les met en garde les religions contre deux réactions opposées mais tout aussi problématiques, pour compréhensibles qu’elles puissent être, ce qui ne les justifie cependant pas.

La première de ces réactions est un repli identitaire, qui peut se manifester aussi bien dans le fondamentalisme que dans le traditionalisme (très visibles dans l’évangélisme ou certains courants catholiques, notamment pour ces derniers dans l’espace francophone). Les institutions réaffirment de manière rigide des codes immuables et se positionnent en « contre-culture », au risque de se couper définitivement du reste du monde. Et d’en venir à former des sortes de réserves d’Indiens consolantes mais vouées à une sclérose inexorable.

La deuxième de ces réactions réside au contraire dans l’adaptation molle. On peut y subodorer le piège de la dissolution ou de la sécularisation interne (parfois reprochée au protestantisme libéral). À force de vouloir coller à la modernité, l’institution offre une réponse « liquide » sans proposition structurante, effaçant sa propre substance et sa capacité à faire repère. Lorsqu’elle rase les murs et se coule avec complaisance dans le discours majoritaire, elle n’annonce plus cette altérité dérangeante, ce qui est pourtant le cœur de la mission prophétique. On peut parler d’une exténuation de la transcendance ou d’une occultation de l’extériorité, avec un enfermement du sujet et du groupe en lui-même.

La thèse originale de Pierre Gisel est que, loin d’avoir totalement disparu, le modèle chrétien continue d’irriguer nos comportements séculiers, lors même que nous l’ignorons, ou ne nous en rendons pas compte. Les célébrations laïques contemporaines miment, restructurent et répètent — souvent à leur insu — des gestes séculaires élaborés par les Églises au cours des siècles pour ordonner la communauté humaine. Avec parfois moins de force signifiante, car l’original risque toujours de l’emporter sur la copie, au moins sur le long terme. Tel est le triste destin des religions séculières.

En analysant ces « ritualités mutantes », Pierre Gisel ne propose pas un constat de décès de la religion, mais décrypte les symptômes d’une société à la recherche désespérée de nouvelles formes de sens partagé et de repères communs face à l’incertitude du monde. Il nous incite à la prudence face à des idées trop vite reçues d’un processus constant de la sécularisation vers une éclipse du sacré. S’il y a éclipse du sacré c’est à la façon de l’éclipse solaire que tout le monde a pu observer le 12 août dernier : partielle, et passagère car le soleil a d’autant plus dardé ses rayons le lendemain.

Pierre Gisel se présente avant tout comme un théologien, et non comme un sociologue, observant les choses de l’extérieur. En ce sens, il confronte les mutations de la ritualité à une sorte d’exigence évangélique, qui permet au demeurant de purifier les doctrines et les pratiques d’une forme de paganisme très humain et trop humain. En même temps que la prise en compte d’une humanité en soi « ritualiste » ne saurait être éludée.

En tout cas, pour Gisel, la théologie ne doit pas servir les intérêts exclusifs d’une institution ecclésiale ou se replier sur un catéchisme interne. Sa conviction est que la théologie est une réflexion d’intérêt public. Elle doit dialoguer avec la rationalité commune, les sciences humaines et la culture. Sa question directrice n’est pas d’apporter un « message » tout fait, tombé du ciel tel un aérolithe, mais de poser la « question de Dieu » ou de l’absolu face aux réalités existentielles (la vie, la mort, le mal, la justice) Gisel estime que les ritualités mutantes peuvent ainsi contribuer à nous affranchir de ce qu’il appelle la « religion totale », à savoir la prétention somme toute « totalitaire », même à sa façon, d’englober la totalité de la vie sociale, juridique et politique sous une seule loi divine achevée et sous un seul discours figé. En ce sens et sur ce point, Gisel nous semble rejoindre un Marcel Gauchet voyant le christianisme la « religion de la sortie de la religion ». Gauchet n’a jamais prétendu que le conduirait à l’extinction de la foi individuelle », mais qu’il est la fin d’un monde entièrement structuré par le religieux. Il s’agit du reste d’un processus de longue durée.

Pour Gisel, le fondamentalisme (qu’il soit chrétien, juif ou islamique) et les crispations identitaires contemporaines sont des impasses. Il prône un religieux capable d’accepter sa propre historicité et de coexister avec la pluralité moderne. Gisel se garde de penser la Révélation chrétienne comme un catalogue de vérités intemporelles ou un « savoir théorique » tombé du ciel. De même, il se défie d’une sorte de magie théurgique, coefficient d’une certaine conception des sacrements chrétiens. Selon Gisel, la foi est une réalité existentielle et historique. Dieu se rencontre au cœur de l’existence reçue, dans des traditions, des textes (l’Écriture) et des formes sociales concrètes qui évoluent constamment.

Pour le théologien Gisel, il convient d’entretenir une tension créatrice : habiter pleinement la tradition tout en l’articulant aux réalités mouvantes de notre époque. Plus encore, la véritable fidélité à cette extériorité sur laquelle nous n’avons pas prise et qui nous décentre réside justement dans cette volonté de ne pas se laisser dans un cadre rigide. Gisel accorde une grande attention à ce moment ultime de l’existence qu’est la mort. Souvent déniée mais qui revient en force, y compris dans le champ du symbolique, à savoir d’un rituel qui fait sens mais en conduisant au-delà.

En résumé, cette nouvelle contribution de Gisel renouvelle et enrichit l’approche plus courante des mutations du christianisme vécu et pratiqué. Le lecteur devine en filigrane une interrogation sur ce que serait – ou qui – l’essence véritable du christianisme au-delà des sédimentations dogmatiques et disciplinaires. De nouvelles formes de ritualité nous interpellent pour découvrir un ailleurs et un autrement.

Michel MAFFESOLI, Mes tribus, Cerf, 2026.

Dans l’optique souvent originale qui est la sienne, et loin de la perspective plus directement théologique et confessante cultivée par Gisel, Michel Maffesoli annonce un certain retour du tribalisme, déjà anticipé par ce sociologue en 1988 dans un ouvrage antérieur : « le temps des tribus ».

Son constat repose sur plusieurs piliers fondamentaux qui soutiennent une postmodernité, par ailleurs incertaine, fluctuante, paradoxale et parfois en réaction contre elle-même. Parmi ses piliers, il y a le besoin d’ancrage et d’appartenance à une communauté. Maffesoli soutient que la « parenthèse moderne » – caractérisée par l’individu isolé, le contrat social abstrait et la République une et indivisible – serait en train de se refermer. À la place, les individus ressentiraient un besoin vital de proximité, de solidarité et d’ancrage local. L’identité unique de l’individu moderne s’effacerait au profit d’identifications multiples et changeantes à des groupes. L’adhésion à des tribus, qui n’aurait rien d’ethnique, tiendrait fortement à l’émotion et l’esthétique. Une émotion justement véhiculée et renforcée par les ritualités, précisément.

Contrairement aux classes sociales ou aux partis politiques d’autrefois (fondés sur la raison ou l’idéologie), les tribus postmodernes se regroupent par des affinités électives (presque au sens de Goethe), émotionnelles, culturelles ou esthétiques. Ces communautés peuvent ainsi se former autour des goûts musicaux, de styles vestimentaires ou de pratiques sportives. Mais aussi d’un regain pour l’ésotérisme ou pour une culture locale. Elles échappent aux cadres prédéfinis et aux catégories idéologiques.

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