Résumé de la conférence de François ODINET au Cercle Ernest Renan le 24 septembre 2026
“L’Église catholique est-elle en train de se réformer ? Enjeux de la synodalité”
François Odinet est théologien et enseignant aux Facultés Loyola Paris.
Sa conférence part d’une question importante pour l’Église catholique : celle-ci est-elle réellement en train de se réformer à travers la synodalité ?
Pour lui, il est encore trop tôt pour parler d’une réforme achevée. Il préfère parler d’un processus de transformation et d’apprentissage, dont les conséquences pourraient apparaître plus clairement dans quelques décennies.
Introduction
La synodalité est devenue particulièrement visible sous le pontificat du pape François. Pourtant, le terme n’est pas nouveau. Les théologiens l’utilisaient déjà pour désigner à la fois la participation des fidèles à la vie de l’Église et les relations entre les différentes Églises locales. Mais, depuis 2013, le terme est sorti du cercle des spécialistes et est devenu un élément central du discours et de la pratique de l’Église catholique.
François Odinet situe cette évolution dans la continuité du concile Vatican II (1962-1965). Le concile avait engagé une profonde tentative de réforme, mais sa réception demeure encore inachevée et parfois conflictuelle. La synodalité pourrait ainsi constituer une nouvelle étape dans cette réception de Vatican II.
Définition de « synodalité »
La synodalité ne consiste pas simplement à organiser des consultations. Elle implique une manière différente de prendre les décisions et de discerner l’avenir de l’Église.
Sous François, plusieurs synodes ont constitué des étapes importantes : le synode sur la famille en 2014-2015, celui sur l’Amazonie en 2019-2020 et surtout le Synode sur la synodalité, engagé en 2021 et achevé en 2024. Ces expériences ont permis à l’Église de découvrir progressivement une autre manière de débattre.
Le synode sur la famille a notamment ouvert la question de l’accueil des personnes divorcées engagées dans une nouvelle union. Une question qui semblait auparavant difficilement discutable est redevenue l’objet d’un discernement. Le synode sur l’Amazonie a, quant à lui, mis en avant l’inculturation, c’est-à-dire la nécessité pour l’Église de tenir compte des réalités culturelles, sociales et politiques propres aux différentes régions du monde.
Le Synode sur la synodalité a franchi une étape supplémentaire. Pour la première fois, des femmes et des hommes non évêques ont participé aux discussions avec les évêques, notamment des laïcs, des religieux, des religieuses, des diacres et des prêtres. Des représentants d’autres Églises chrétiennes ont également participé aux travaux. Surtout, une vaste consultation a été organisée dans l’ensemble de l’Église catholique.
L’un des résultats les plus importants de cette expérience est donc peut-être moins une réforme institutionnelle précise que l’apprentissage d’une nouvelle manière de débattre. Les questions posées n’avaient pas de réponse prédéterminée, ce qui a permis d’ouvrir un processus d’apprentissage et de discernement.
Les pistes de transformation de l’Église catholique
Pour François Odinet, la synodalité fait apparaître trois grandes pistes de réforme : la redécouverte de la dignité des baptisés, une nouvelle manière de parler et d’écouter dans l’Église, et une attention renouvelée aux personnes pauvres et précaires.
La redécouverte de la dignité des baptisés
Le premier changement concerne la place des fidèles dans l’Église.
L’Église catholique s’est historiquement beaucoup structurée autour de l’Eucharistie et de la figure des ministres ordonnés, en particulier le pape, les évêques et les prêtres. Or la synodalité implique de remettre davantage en valeur le fait fondamental que tous les baptisés participent pleinement à la vie et à la mission de l’Église.
Les ministères ordonnés conservent leur rôle propre, mais la responsabilité de l’Église ne peut plus être pensée comme appartenant exclusivement au clergé. Les fidèles doivent participer au discernement, même si la mise en œuvre des décisions demeure liée aux responsabilités propres de chacun.
Cette évolution est favorisée par plusieurs facteurs. Le premier est le développement, au XXe siècle, de l’engagement missionnaire des laïcs. Le second est la crise provoquée par les révélations concernant les violences sexuelles dans l’Église. Les défaillances de certains responsables ecclésiaux ont conduit à remettre en question l’exercice exclusif du gouvernement par le clergé.
La question de la place des femmes devient alors particulièrement importante. Les consultations du Synode sur la synodalité ont montré que cette question apparaissait dans des contextes culturels très différents. Elle ne concernait donc pas seulement quelques pays occidentaux, mais constituait une interrogation largement partagée dans l’Église universelle.
Cette évolution se manifeste concrètement dans certains diocèses français par la nomination de femmes à des postes de responsabilité et de gouvernement. Elles peuvent ainsi recevoir de l’évêque une responsabilité directe dans la conduite du diocèse.
Pour François Odinet, il ne s’agit pas d’une révolution immédiate, mais d’un changement culturel progressif : l’autorité ecclésiale commence à être davantage pensée comme une responsabilité partagée plutôt que comme une compétence exclusivement attachée au ministère ordonné.
Une nouvelle manière d’écouter et de parler
Le deuxième enjeu concerne le langage et l’écoute.
La synodalité oblige à poser une question fondamentale : qui doit être écouté dans l’Église ?
Pendant un certain temps, l’Église catholique a beaucoup insisté sur le rôle de l’Église « enseignante », c’est-à-dire principalement le pape et les évêques, tandis que les autres fidèles étaient davantage considérés comme ceux qui recevaient cet enseignement.
La démarche synodale modifie cette logique, en partant du principe que la recherche de la volonté de Dieu suppose d’entendre une pluralité de voix : celles des fidèles, des femmes et des hommes, des théologiens, des familles, des personnes en situation particulière, et même de personnes qui ne correspondent pas aux normes habituelles de la vie ecclésiale.
Ainsi, lors du Synode sur la famille, l’Église a voulu entendre des personnes divorcées, remariées, ou vivant des situations qui ne correspondaient pas au modèle traditionnel. Cette écoute ne constitue pas simplement un sondage d’opinion : les personnes sont invitées à dire comment elles comprennent l’Évangile et comment elles vivent leur foi.
Cette évolution entraîne également une transformation du langage officiel. Les documents produits lors du Synode sur la synodalité se distinguent du style traditionnel des textes pontificaux. Les problèmes sont davantage nommés directement, au lieu d’être uniquement exprimés dans un langage théologique ou institutionnel.
Pour François Odinet, cela révèle un changement important : l’Église reconnaît une certaine autorité de parole à des personnes différentes des responsables ordonnés, en raison de leur baptême et de leur expérience.
Cette évolution modifie également le rapport de l’Église à sa propre tradition. Les fidèles ne se contentent pas de répéter ce qui a toujours été dit. Ils relisent la tradition à partir de l’Évangile et de leur expérience contemporaine. La tradition demeure essentielle, mais son interprétation devient davantage l’objet d’un discernement collectif.
Dans de nombreux diocèses, les participants sont invités à s’écouter réellement, à prendre en compte ce que les autres ont dit et à discerner ensemble plutôt qu’à chercher immédiatement à imposer leur propre position.
La place des pauvres et des personnes précaires
Le troisième axe concerne la diaconie, c’est-à-dire le service des plus pauvres et l’engagement social de l’Église.
Il ne s’agit plus seulement d’aider les personnes précaires, mais de reconnaître que leur parole peut avoir une véritable valeur pour la réflexion et le discernement de l’Église.
François Odinet relie cette évolution à l’expérience latino-américaine et notamment aux théologies de la libération qui ont accordé une importance particulière à l’expérience et à la parole des populations pauvres.
Dans cette perspective, les pauvres ne doivent pas être considérés uniquement comme des bénéficiaires de la charité chrétienne. Ils sont aussi des membres à part entière de l’Église, porteurs d’une expérience et d’une parole susceptibles d’enrichir son discernement.
Des expériences concrètes se développent dans certains diocèses français : conseils permettant à des personnes en situation de précarité de s’exprimer auprès de l’évêque, groupes de lecture de la Bible avec des personnes pauvres, participation de personnes précaires aux réflexions diocésaines.
Même s’il est minoritaire, le changement est significatif : il ne s’agit plus seulement de parler des pauvres, mais de permettre aux pauvres de parler eux-mêmes et de reconnaître leur contribution à la vie de l’Église.
La synodalité comme nouvelle étape de la réception de Vatican II
Pour comprendre la portée de ces transformations, François Odinet revient au concile Vatican II.
Selon lui, trois grandes orientations du concile connaissent aujourd’hui une nouvelle phase de réception.
La première est celle d’une Église qui ne doit pas vivre dans l’isolement par rapport à l’ensemble du corps social. Vatican II a voulu ouvrir l’Église catholique au dialogue avec les autres Églises chrétiennes et avec l’ensemble de l’humanité.
La deuxième concerne la conception de la Révélation. Vatican II ne la présente plus seulement comme un ensemble de vérités transmises par Dieu et enseignées par l’autorité de l’Église. La Révélation est davantage comprise comme une communication entre Dieu et l’humanité. Cela donne une place plus importante à l’interprétation, à l’expérience, à la spiritualité et à la réponse des croyants.
La troisième est celle du Peuple de Dieu. La sainteté n’est pas réservée aux prêtres et aux religieux : elle appartient à tous les baptisés. Cette idée donne une nouvelle légitimité à la participation des laïcs à la mission et au discernement de l’Église.
Ces principes entraînent plusieurs conséquences institutionnelles : une reconnaissance plus forte des Églises locales, une certaine réévaluation de la place du pape par rapport à la collégialité des évêques et une reconnaissance accrue du rôle des laïcs dans la mission de l’Église.
La synodalité apparaît ainsi comme une manière de poursuivre la réception de Vatican II.
Réforme, conversion ou apprentissage ?
La question finale de la conférence est de savoir s’il faut réellement parler de «réforme» de l’Église catholique.
François Odinet observe que le vocabulaire de la réforme était très présent au début du processus synodal, mais qu’il a progressivement été remplacé, dans les textes officiels, par celui de « conversion ».
La conversion met davantage l’accent sur une transformation personnelle et spirituelle : apprendre à écouter, à considérer autrement les autres et à reconnaître la diversité des expériences. Ce vocabulaire rend probablement la transformation plus acceptable dans l’ensemble de l’Église, mais il peut aussi conduire à présenter la synodalité comme un changement essentiellement spirituel et individuel plutôt que comme une réforme des structures.
François Odinet propose alors un autre terme qui lui paraît plus juste : l’apprentissage. L’Église catholique serait entrée dans une période d’apprentissage parce qu’elle a commencé un processus dont elle ne connaît pas encore l’aboutissement. Ce qui l’instruit ne vient plus uniquement de la hiérarchie. Les expériences des diocèses, des paroisses, des différentes cultures et des différents groupes de fidèles participent elles aussi à la compréhension de ce que doit devenir l’Église.
Il s’agit d’un processus nécessairement tâtonnant et conflictuel. Certaines évolutions peuvent être empêchées, certaines attentes peuvent être excessives et certaines craintes peuvent également être disproportionnées. Mais l’essentiel est que quelque chose s’est ouvert dans la manière dont l’Église catholique réfléchit à sa propre identité et à sa mission.
Conclusion
Au terme de la conférence, François Odinet ne présente donc pas la synodalité comme une réforme institutionnelle déjà accomplie. Les grandes transformations espérées par certains n’ont pas forcément eu lieu, et les structures fondamentales de l’Église catholique demeurent en grande partie inchangées.
Cependant, il estime qu’un changement culturel suffisamment important pour être remarqué est en cours.
La réponse à la question initiale serait donc nuancée : l’Église catholique n’est pas encore «réformée», mais elle est engagée dans un processus qui peut produire une réforme. Le terme qui paraît le mieux décrire ce moment est celui d’apprentissage : une Église qui expérimente de nouvelles formes de participation, écoute davantage de voix et découvre progressivement les conséquences concrètes de la synodalité.
Cet apprentissage reste ouvert, inégal selon les pays et les continents, et traversé de conflits. Mais, pour François Odinet, il constitue déjà un changement culturel suffisamment profond pour marquer durablement le paysage de l’Église catholique contemporaine.

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